Ni militant ni pédagogique, ce documentaire aux images splendides, sans aucun commentaire, n’édulcore ni la cruauté des corridas ni la passion quasi surnaturelle des toreros pour leur métier.
TARDES DE SOLEDAD d’Albert Serra. Espagne/France/Portugal, 2024, 2h05. Coquille d’or au Festival de San Sebastian 2024. Certains images peuvent heurter les personnes sensibles. Interdit aux moins de 12 ans en France.
Critique de Magali Van Reeth, SIGNIS France
Lorsqu’une école de cinéma lui demande de faire participer des étudiants à la réalisation d’un documentaire, Albert Serra sait qu’il ne veut pas d’un sujet facile. Le choix se porte sur la corrida et un jeune et très talentueux matador, Andrés Roca Rey. Il fait sensation depuis quelques années dans le monde très fermé des corridas de part et d’autre des Pyrénées.

Même si la corrida est un sujet de polémique actuel et interdite dans certaines régions, elle attire encore de nombreux spectateurs et elle fait rêver beaucoup de jeunes gens habitués dès l’enfance aux arènes et à la proximité des taureaux. Albert Serra ouvre son film sur l’animal, une bête à la carrure imposante, plongée dans une nuit aussi noire que sa robe et dont le souffle puissant évoque à la fois les battements de cœur et la frayeur.
Andrés Roca Rey a accepté de porter un micro pendant les corridas et quelques moments de préparation, dans les transports, les séances d’habillage et les coulisses. Mais jamais on ne lui pose de question, pas plus qu’au taureau d’ailleurs, et les sentiments des protagonistes ici n’ont pas leur place. Il y a juste les commentaires de l’entourage et de la quadrille, ces toreros qui fatiguent le taureau et disent leur admiration pour ce matador hors du commun, tant il s’approche au plus près du taureau, tant les bêtes semblent lui obéir en plein combat.
Filmé de façon très serrée sur l’homme et le taureau, et jamais sur les gradins, les images d’Albert Serra sont d’une beauté et d’une intensité stupéfiantes. Certes, il y a les costumes scintillants, baroques, outrageusement chargés de broderies et de sequins, les capes rouges ondoyantes, la timbale en argent et la cruche en terre pour se désaltérer, les banderilles au papier de soie et tout le rituel traditionnel dont s’accompagne chaque corrida. Mais en cernant au plus près le corps à corps entre l’homme et le taureau, où les yeux de l’animal et ceux du matador se cherchent constamment, c’est le mythe antique du jeune homme affrontant à chaque corrida son Minotaure.
La projection de Tardes de soledad pourra mettre mal à l’aise certaines personnes, non seulement par la mise à mort des animaux mais aussi parce que le réalisateur ne prend pas parti sur le fond (pour ou contre la corrida), ne se place jamais dans une posture pédagogique, n’essaie pas de comprendre qui est Roca Rey ou comment se déroule une corrida. Contrairement à ce qui se passe dans un documentaire classique, pas question ici de demander ni au taureau ni au matador de refaire un geste, de reprendre un mouvement pour la caméra. Albert Serra se place en cinéaste, il ne veut pas filmer un spectacle, il veut créer des images.

Et quelles images ! De cette tradition ancestrale, dans la lignée des combats de gladiateurs romains, le réalisateur se concentre au cœur de l’arène, sur le rituel quasi liturgique du matador. Son corps et son visage tout en tension, la chorégraphie précise et dangereuse de chacun de ses mouvements ondulant autour du taureau. Au raffinement du costume, à la précision des gestes, le réalisateur oppose le côté bestial de ce corps à corps, mettant au même plan les testicules du taureau et le sexe du torero bien moulé dans son collant. Lors de la mise à mort, le son, le montage et la lumière donnent à l’ensemble le côté spirituel du sacrifice, le souffle de l’animal et celui de l’homme si semblables face au danger. Enfin, à l’heure du couchant, quand le soleil se reflète dans le sang qui coule lentement du pelage de l’animal, l’enveloppant alors de la même couleur dorée que l’habit du matador lui portant le coup de grâce, on ne sait plus si on doit être révolté ou fasciné. En nous montrant ainsi l’effrayante beauté de l’instant, c’est à une rare expérience de cinéma qu’Albert Serra nous convie.
Magali Van Reeth