MédiasLes Chroniques CinémaAICHA de Mehdi M. Barsaoui, prix SIGNIS 2024 Mar del Plata

AICHA de Mehdi M. Barsaoui, prix SIGNIS 2024 Mar del Plata

Ce thriller tendu de bout en bout raconte le drame intime d’une jeune femme née dans une famille traditionnelle… en quête d’une liberté qui semble se dérober sans cesse sous ses pieds. Ce film rude, bouleversant et optimiste explore les multiples facettes d’une Tunisie en pleine évolution.

AICHA de Mehdi M. Barsaoui. France/Tunisie/Italie, 2024, 2h03. Avec Fatma Sfarr, Nidhal Saadi, Yasmine Dimassi, Hela Ayed. Prix SIGNIS au Festival international de Mar del Plata (Argentine)

Critique de Patrick Lauras, SIGNIS France

Le réalisateur Mehdi M. Barsaoui présente la société tunisienne comme paradoxale. Une société patriarcale où les femmes décident de presque tout à la maison, ont obtenu bien des droits civils mais ne disposent pas de leur vie. Une société en chemin vers la démocratie, mais dans laquelle un long chemin reste à parcourir pour endiguer les privilèges, la corruption et mettre les traditions à leur juste place. Derrière le visage moderne de ce pays, une majorité de la population ne fait encore que survivre.

C’est tout cela qu’il parvient à embrasser dans ce long-métrage puissant, aussi à l’aise dans la sphère intime que dans la critique sociale et politique. Aïcha dresse des portraits complexes et significatifs d’une grande diversité : la famille traditionnelle dont Aya est issue à l’opposé d’une modeste boulangère de Tunis qu’Aya aurait rêvé comme mère ; une commissaire de police qui sacrifie toute éthique au corps de police qu’elle représente à l’opposé d’un adjoint sur le fil entre les ordres reçus et ses convictions (« Je suis le système » dira-t-il, pour poser sa quête d’une autre manière de faire) ; une femme brillante qui a choisi la soumission pour pouvoir vivre dans l’aisance à l’opposé de notre héroïne Aya éprise d’une vraie liberté.

L’histoire commence à Tozeur, petite ville touristique isolée au sud du pays. Aya est enfermée dans un carcan familial : ses parents l’ont obligée à travailler depuis l’âge de 14 ans et la menacent d’un mariage arrangé. Elle patiente depuis 4 ans dans l’espoir de s’évader avec le patron de l’hôtel de luxe où elle travaille, et l’heure semble venue. Sauf qu’elle n’était qu’un objet dans ses bras. Révoltée, elle saisit l’occasion d’un grave accident pour aller vivre à Tunis.

Tunis pleine d’une énergie que la caméra révèle brillamment, vibrante, ville de tous les possibles. Mais sans identité, la fête sera de courte durée. Aya, devenue Amira rencontre Lobna, une femme installée et rassurante qui l’entraîne en boite de nuit, avec deux hommes. C’est là que le drame se noue, que le piège des mensonges successifs interpelle et semble se refermer. Les interrogatoires de police se succèdent alors, parfois dans des endroits lugubres. La caméra révèle comment son visage passe successivement par l’incompréhension, la sidération, la terreur. Une situation désespérée, s’il n’était un policier qui lui, se pose les bonnes questions.

Aïcha en arabe veut dire “vivante”. Jusqu’à la finale, le scénario déjoue les attentes du spectateur – c’est l’une de ses forces : Aya, renommée Amira, est enfin devenue Aïcha. Renaissance, quête de liberté et quête d’identité vont ici de pair. A Tozeur, Aya était destinée à  »survivre ». Mais  »Cette Aya que vous avez connue est morte » dira-t-elle à ses parents venus se réconcilier avec elle. La vérité est le prix de l’émancipation. Et le sourire revient sur son visage. Le dénouement judiciaire signifie qu’elle n’aura pas souffert pour rien. Elle est incarnée par la bouleversante Fatma Sfar dont la caméra capte les états intérieurs de près ou très près. C’est bien sûr avec son point de vue que le spectateur traverse le film, passant par les émotions fortes que la réalité lui impose.

C’est en définitive un manifeste puissant pour le respect des femmes, une charge contre la corruption de la police, un plaidoyer pour une justice digne. Un film qui interpelle et questionne par bien des aspects. Il est sorti en Tunisie deux mois avant la France et connaît un succès certain. Signe de cette Tunisie en mouvement, décrite par le réalisateur ! 

Patrick Lauras

Au Festival de Mar del Plata (Argentine) 2024 où le film était en compétition, il a obtenu le prix SIGNIS, avec la motivation suivante : Pour sa qualité technique irréprochable, où chaque plan, chaque cadrage et chaque détail sont méticuleusement conçus pour mettre en valeur et transmettre avec force le message dde ce récit ; pour un scénario qui, avec sensibilité et profondeur, explore les dilemmes éthiques du cœur humain, invitant à la réflexion à partir de diverses perspectives culturelles sur les formes anciennes et nouvelles de l’esclavage, à la fois en Orient et en Occident ; pour la solidité du récit, qui aborde des thèmes universels tels que la survie et l’identité, tout en soulignant des valeurs essentielles comme la liberté, la justice, la vérité et l’amitié ; pour sa sensibilité poétique, où chaque élément visuel et auditif devient un élément essentiel de la narration, accompagnant les personnages dans leurs voyages émotionnels et physiques – en fin de compte, le voyage de la vie ; pour sa critique subtile des systèmes de pouvoir et d’oppression, et son affirmation de l’individu par rapport à la structure sociale.

Les membres du jury 2024 : Lidia Greco, Mario Marchioli, Teresa Téramo.

Latest

More articles