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REINE MERE de Manèle Labidi

Manèle Labidi revisite sa jeunesse dans la France d’immigration des années 1990, où tous les écoliers sont depuis longtemps nourris au roman national et à ses héros, parmi lesquels Charles Martel qui en 732 avait sauvé la chrétienté (!) en repoussant les Sarrazins à Poitiers.

REINE MERE de Manèle Labidi. France, 2024, 1h33. Avec Camélia Jordana, Sofiane Zermani, Rim Monfort, Damien Bonnard.

Amel (Camélia Jordana)Tunisienne qui se veut émancipée, laisse son mari algérien Amor (Sofiane Zermani) électricien, enchaîner les boulots pour faire vivre sa femme et leurs deux filles, Mouna adolescente et sa très jeune sœur Heza.

A l’école, Mouna (Rim Monfort) est à la fois choquée et traumatisée par l’histoire de Charles Martel arrêtant les Arabes à Poitiers en 732, mais voilà que le conquérant se retrouve à côté d’elle, une couronne sur la tête alors qu’il n’a jamais été roi et vêtu d’un costume d’époque plus en accord avec une soirée déguisée qu’avec la réalité historique !

Mais renversement de situation, Charles Martel (Damien Bonnard) l’ennemi des musulmans, devient pour Mouna un ami imaginaire, compagnon d’émancipation qui la pousse à se maquiller, à défier sa mère à la fête foraine dans les auto-tamponneuses, à se méfier d’un inconnu qui l’aborde dans un parc. La réalisatrice ayant choisi de faire partager au spectateur l’imaginaire de l’enfant, est obligée de composer avec un humour calqué sur le décalage historique.

Face à leur fille qui affirme mordicus à ses parents que Charles Martel est bien là dans l’appartement, les parents s’inquiètent, à commencer par le père qui se demande comment un homme qui n’aime pas les Arabes peut aider sa fille aînée à exprimer son identité ! Une responsable de l’école les encourage à laisser à l’adolescente son  »espace à elle ».

Manèle Labidi veut dans le même temps sensibiliser le spectateur aux enjeux de la place que la société laisse à un foyer bien intégré comme celui d’Amor et d’Amel.

La famille est obligée de quitter le logement en centre ville que le propriétaire veut récupérer et bien qu’ayant déposé il y a sept ans une demande de logement social, Madame, habituée au statut social que laisse présager une vie en centre ville, voit rouge quand on leur propose un logement en banlieue à 45 minutes en RER, loin de l’école (catholique) des enfants. Dialogue savoureux entre la mère  »Tu sais qui je suis ? » et son mari conscient des réalités de lui répondre  »Tu es une fille de paysans qui se prend pour la reine d’Angleterre ».

Que faire, s’abaisser par un fort bakchich à celui attribue les logements ? Truquer son CV, mais rappel cinglant de la fille à son père prêt à enjoliver un peu la réalité. Mais changement de ton et aération bienvenue, c’est la légèreté qui va l’emporter dans une danse improvisée dans un logement qu’on leur refuse faute des moyens suffisants du seul père.

Consciente des enjeux financiers de leur demande, Amel se décide à travailler, mais pour ne pas perdre à ses yeux son  »statut » elle refuse de porter dans l’entreprise la tenue imposée aux femmes de ménage, ce qui nous vaut des scènes cocasses à nouveau avec un humour un peu souligné, lorsqu’elle se confronte à une réalité de subalterne qui ne lui convient pas.

La réalisatrice signe un film au casting impeccable, chaque personnage suscitant l’empathie du spectateur, mention particulière à Camélia Jordana, qui fait penser un peu à l’actrice Sophia Loren des comédies italiennes.

Le film serpente entre l’imaginaire, la réalité sociale et une vision politique qui dépasse de loin les seules années 1990, mais même avec ses ruptures de ton, ses déséquilibres et ses effets un peu appuyés, on ne peut que saluer l’authenticité du propos que la réalisatrice veut faire passer.

Bernard Bourgey

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